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Globalisation et néo-romantisme

le voyageur contemplant une mer de nuages« tout se met en place pour le retour en force d’une attitude néo-romantique » Mathieu Gauthier dans Un néo-romantisme ?, Phares, 2001

Désenchantement d’une génération prise d’un Mal du Siècle, contestation des valeurs des aînés, recherche des identités nationales et des racines, goût pour le « local » et la Nature… les similarités sont nombreuses entre le mouvement romantique du XIXème siècle et l’état d’esprit qui anime une partie de la jeunesse d’aujourd’hui. Il y a dix ans déjà Mathieu Gauthier proposait une analyse lumineuse du néo-romantisme. Par exemple, comment ne pas voir dans ce texte de Marie-Thérèse Bouchard l’expression d’un Mal du siècle ?

Pour quiconque de miraculeusement épargné, la vie est un calvaire auquel on ne peut donner un nom. Un sentiment de lourdeur, une mélancolie poisseuse en plein soleil, une perte absolue de foi dans l’avenir, un sentiment d’abandon qu’on ne peut confier à ses propres parents, une envie de changement de ville, un désespoir, un ennui profond, une question à laquelle n’arrive jamais la moindre réponse : « pour quoi? ». Partout, de fausses définitions de la liberté, des emplois accessibles seulement après cinq années à crever ses propres escarres pour avoir trop traîné son cul sur un banc, des professions vidées de leur sens, des architectes devenus spécialistes des normes handicap et des médecins remplisseurs de formulaires. […]

Pour quiconque d’un peu vivant, commencent alors les journées entières à vivre reclus avec un bouquin, le dégoût du monde extérieur et de la « sociabilisation » forcée. Commence la perte des illusions une à une : la méritocratie à l’école, la France en marche, la majorité silencieuse, l’ascenseur social. L’école est une table à égaliser sur laquelle on coupe les jambes trop longues, la France est bloquée, un Etat exsangue pour financer des rénovations d’immeubles et des services « gratuits » contre endettement, la majorité silencieuse fait bien de le rester au vu de ce qu’elle a à dire, l’ascenseur social n’existe que pour les vendeurs de merde qui peuvent se branler d’avoir 150 ans de smic dans une bagnole. Commencent les prises de médoc, « pour aller mieux », « pour réapprendre à aimer la vie », malgré le fait que l’on ne soit pas fou, on l’a déjà dit un millier de fois, aux psys, aux éducateurs, à la valetaille du social qui nous regarde avec son oeil compatissant. On prend des cachetons comme une personne enfermée par erreur dans une cellule d’isolement. Je-ne-suis-pas-fou. Je-ne-suis-pas-fou. Je-ne-suis-pas-fou. Je-ne-suis-pas-fou.

Extraits de Nous sommes tous des enfants de la Zone grise, Marie-Thérèse Bouchard

Spleen grenoblois

Départ en centre ville pour monter vers la Bastille, un ensemble de fortifications sur les hauteurs à l’extrémité sud du massif de la Chartreuse.

Passage devant des affiches d’expositions: Ce que nous devons à l’Afrique, Le génie de l’Orient.

grenoble exposition ce que nous devons a l afrique    Le genie de l'orient

Début de l’ascension dans les ruelles du centre historique. Si vous avez raté la grotte de Lascaux…

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Arrivée à la Bastille et passage au Centre d’Art. Au programme… exposition d’un type qui prend des graffitis en photos. Si si.

exposition tags etienne boulanger

Arrivée au mémorial des troupes de montagne. Émouvants hommages des Grenoblois : Nike la police, Mensonges.

Mise en valeur du patrimoine local: panneaux informatifs jaunes, poubelle, pupitre didactique.

grenoble gestion du patrimoine

Gravement blessé par cet attentat au bon goût, je m’enfuis en pensant à Renaud Camus (Comment massacrer efficacement une maison de campagne en dix-huit leçons).

Enfin, je passe le mont Rachais pour atteindre les prés avec vue sur le massif de la Chartreuse. Après-midi avec Baudelaire.

près

chartreuse

le voyageur contemplant une mer de nuages

Le Voyageur contemplant une mer de nuages, Caspar David Friedrich, 1818

Pars courageusement, laisse toutes les villes ;
Ne ternis plus tes pieds aux poudres du chemin
Du haut de nos pensers vois les cités serviles
Comme les rocs fatals de l’esclavage humain.
Les grands bois et les champs sont de vastes asiles,
Libres comme la mer autour des sombres îles.
Marche à travers les champs une fleur à la main.

Alfred de Vigny, La Maison du Berger (1844), extrait

Globalisation et néo-romantisme

Dans un article de la revue philosophique Phares, Mathieu Gauthier proposait, il y a dix ans déjà, une analyse lumineuse du néo-romantisme :

Chaque entité, chaque culture, tend à revendiquer sa structure mythologique propre et son mode langagier de représentation, créant paradoxalement une « babélisation » potentielle à l’ère de la globalisation. Selon Maffesoli, la postmodernité se présente comme un nouveau mode d’être-ensemble. Pour l’individu, il s’agit d’une fusion « affectuelle » s’incarnant autour d’images « communielles », tandis que dans les grands rassemblements « consommatoires », il s’agit de se perdre dans l’autre. Quoi qu’il en soit, sociologiquement parlant, on observe des changements importants qui viennent rompre avec la société moderne. Voilà donc ce qui recoupe notre définition du romantisme : la saturation du projet moderne, la remise en question des pouvoirs de la raison, la méfiance vis-à-vis d’une histoire finalisée, la recrudescence des discours pseudo-fondateurs mythiques et des valeurs archaïques, la valorisation du « local », l’identification émotionnelle et affectuelle à sa tribu, ses héros, la décentralisation des revendications et des réalités géopolitiques ; tout se met en place pour le retour en force d’une attitude néo-romantique  […]

En réaction au passé colonialiste, on rejette les prétentions universalistes du savoir et de la raison. Le pluralisme ici visé affirme que la vérité ne peut être que locale, conjoncturelle et circonstancielle. Elle est, nous rappelle Boisvert, une création communautaire à laquelle les membres de la tribu se rattachent : la réalité serait une « pure fiction » communautaire. […] L’esprit néo-romantique a son pendant théorique ; ici triomphent la tribu, le local, les microrécits, le relativisme, le populisme et une forme de rejet de la raison. La conquête de la liberté se présente encore comme une réaction devant le « projet » et la « culture » modernes. […] Dans cette perspective, le néo-romantisme repose sur une déviance de la notion de culture : à la culture en tant que vie avec l’esprit et comme tâche (Bildung), les fondateurs de l’Unesco et les postmodernistes substituent la culture comme origine. Contre l’universel, on défend la glorification du particulier. Maintenant, le concept d’identité culturelle a une version plus ouverte à toutes formes de tribus, de divertissements, de comportements, de banalités quotidiennes, d’attitudes, de modes, de bêtises, de loisirs, de produits, d’opinions, de pseudo-populisme, de zones d’éclectisme individuelle et sociale. Dans nos sociétés techno-bureaucratiques de consommation dirigée, triomphe le package deal, le self-service généralisé et les religiosités light.[…]

Le mouvement romantique eut l’illusion de rejeter les conventions du classicisme, des philosophies positivistes, des idéaux rationnels et universels qui visaient une unification du genre humain ; maintenant, à l’ère du relativisme à outrance, nous retrouvons la même attitude devant la mondialisation et l’uniformisation des cultures. Small is beautiful scandent ceux qui, méfiants devant les pouvoirs centralisateurs, sont prêts à tout pour défendre leur culture, leurs vérités et leurs particularismes. Mais nos sociétés, en tant qu’elles sont engluées dans les rapports marchants, ne satisfont guère les désirs de reconnaissance des communautés identitaires. Sous le double jeu de la perte de soi dans l’autre et du narcissisme, l’individu postmoderne, lui, se nourrit d’un néo-romantisme qui n’est en rien équivalent au romantisme lui-même. La critique du progrès technique, des objectifs utilitaires de la raison instrumentale et la peur d’un assujettissement par une civilisation industrielle (avec ses rechutes dans le « barbarisme »), ramènent la jeunesse vers les aspirations de l’époque romantique. Le lien social se tisse des fibres de l’émotionnel et du fusionnel, et s’ébauche en modèle. Tandis que l’on constate la montée de la droite et du nationalisme en Europe comme en Amérique, parallèlement à l’extrême violence des fanatismes et du terrorisme au Moyen-Orient, la fuite dans un néo-romantisme primaire aux formes ludiques est une manifestation du malaise généralisé. D’un autre côté, l’idéal de l’authenticité moderne se défend peut-être encore et reste une alternative valable à la culture du tout relatif ; mais encore faut-il qu’il y ait un tel sujet autonome, en pleine possession de sa rationalité et capable de choix personnels.

Mathieu Gauthier, Un néo-romantisme ?, revue Phares, vol. 2, automne 2001

Loin des Reductio ad Hitlerum, ce texte formule une critique raisonnable des mouvements dits identitaires ou réactionnaires. Face à la globalisation et à l’uniformisation des cultures apparaissant comme unique horizon et fin de l’Histoire, un Mal du Siècle atteint une jeunesse désenchantée tentée par un néo-romantisme. Cependant, ce néo-romantisme marche sur le fil du rasoir entre deux conceptions de la culture :

  1. l’illusion du rejet de la globalisation par une tribalisation et un package-deal communautaire (avec ses origines glorifiées, ses héros, ses modes, ses réseaux sociaux, ses divertissements, ses opinions etc.) qui ne sont que des sous-produits de cette société de consommation dirigée et de self-service
  2. la culture comme vie avec l’esprit et comme tâche d’un individu échappant à la tentation tribale, consumériste, et cultivant l’indépendance et le souci d’élévation du héros romantique tel Le Voyageur au-dessus de la mer de nuages de Caspar Friedrich

Voir aussi:


Un commentaire

  1. Obermann sans vallée dit :

    Joli prélude. Un sujet qui mériterait d’être approfondi.

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