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Cicéron et Céline sur l’au-delà

CélineDeux millénaires séparent Cicéron (106, 46 av. J.-C.) de Céline (1894, 1961). Le premier est un auteur latin, homme politique et grand orateur romain. C’est à lui qu’on doit la formule O tempora ! O mores ! Le second, de son vrai nom Louis-Ferdinand Destouches, a eu l’insigne honneur d’être privé de célébrations nationales car pas assez gentil: un misanthrope à l’ère de Big Other, ce n’est plus possible. Chez ces deux auteurs, les passages aux accents poétiques sont rares. Les deux extraits suivant sont d’autant plus remarquables qu’ils portent sur le même thème de l’au-delà.

L’au-delà dans les Tusculanes de Cicéron

Ajoutons que l’âme s’échappe de notre atmosphère – terme que j’ai déjà souvent employé – d’autant plus aisément que rien n’est plus rapide, ne peut rivaliser sur ce plan avec elle. Et si elle garde en permanence sa pureté et son intégrité, elle est nécessairement portée à pénétrer, crever l’étendue du ciel où s’amassent nuages, pluies et vents, ce ciel que rendent humide et sombre les exhalaisons de la terre.

Lorsque l’âme a dépassé cette région, puis rejoint et reconnu un pays qui lui ressemble, elle s’arrête parmi les constellations qui ont pu se constituer grâce à un léger souffle et à un soleil moyennement chaud, et elle cesse de s’élever. Car une fois atteintes la légèreté et la chaleur qui lui sont familières, dans une sorte d’équilibre et d’état d’apesanteur, elle ne se meut plus dans aucune direction; seul ce séjour, ce pays qui lui ressemble, lui est naturel. Là, elle ne manquera de rien, sa nourriture et son soutien étant ceux des astres. Et puisque nos corps s’embrasent de tous les désirs ou presque, et qu’ils brûlent d’autant plus que nous envions ceux qui possèdent ce que nous convoitons, nous serons heureux à coup sûr lorsque, débarrassés de nos corps, nous n’éprouverons plus ni désirs ni envie; et ce qui se passe actuellement quand nous sommes délivrés de tout souci, cette volonté de nous intéresser à un objet et de l’examiner, nous aurons alors beaucoup plus le loisir d’y satisfaire en nous adonnant à une recherche approfondie, pour la simple raison que la nature a mis en nous une insatiable soif de vérité et que les confins où nous serons parvenus, en nous facilitant la connaissance des phénomènes célestes, accroîtront notre volonté de savoir. Car c’est leur beauté qui a suscité ici-bas l’illustre philosophie « de nos pères et de nos aïeux », d’après la formule de Théophraste, cette ardente volonté de savoir. En jouiront en premier chef ceux qui, lorsqu’ils étaient sur terre enveloppés des ténèbres de l’ignorance, avaient le désir d’y voir clair. De fait, si aujourd’hui les hommes estiment avoir atteint leur but parce qu’ils sont allés voir le détroit du Bosphore qu’à franchi le navire ainsi nommé

Argo, parce que les guerriers d’élite argiens, qu’il transportait,

Etaient à la recherche de la toison d’or d’un bélier.

ou encore celui de Gibraltar:

Où l’eau tumultueuse sépare l’Europe et l’Afrique,

que penser du spectacle offert lorsqu’ils pourront embrasser du regard la terre entière, c’est à dire sa place, sa forme, son étendue mais aussi ses régions habitables ainsi que ses zones désertiques à cause de la rigueur du froid ou de la chaleur!

Cicéron, Tusculanes, Livre I (traduction de Danièle Robert)

L’au-delà dans Voyage au bout de la nuit de Céline

Sur la petite place, dans le café qui nous sembla, d’après les apparences, être le moins coûteux, nous entrâmes. Tania me laissait pour la consolation et la reconnaissance l’embrasser où je voulais. Elle aimait bien boire aussi. Sur les banquettes autour de nous des festoyeurs un peu soûls dormaient déjà. L’horloge au-dessus de la petite église se mit à sonner des heures et puis des heures encore à n’en plus finir. Nous venions d’arriver au bout du monde, c’était de plus en plus net. On ne pouvait aller plus loin, parce qu’après ça il n’y avait plus que les morts.

Ils commençaient sur la Place du Tertre, à côté, les morts. Nous étions bien placés pour les repérer. Ils passaient juste au-dessus des Galeries Dufayel, à l’est par conséquent.

Mais tout de même il faut savoir comment on les retrouve, c’est-à-dire du dedans et les yeux presque fermés, parce que les grands buissons de lumière des publicités ça gêne beaucoup, même à travers les nuages, pour les apercevoir, les morts. Avec eux les morts, j’ai compris tout de suite qu’ils avaient repris Bébert, on s’est même fait un petit signe tous les deux Bébert et puis aussi, pas loin de lui, avec la fille toute pâle, avortée enfin, celle de Rancy, bien vidée cette fois de toutes ses tripes.

Y avait plein d’anciens clients encore à moi par-ci par là et des clientes auxquelles je ne pensais plus jamais, et encore d’autres, le nègre dans un nuage blanc, tout seul, celui qu’on avait cinglé d’un coup de trop, là-bas, je l’ai reconnu depuis Topo, et le père Grappa donc le vieux lieutenant de la forêt vierge ! À ceux-là j’avais pensé de temps à autre, au lieutenant, au nègre à torture et aussi à mon Espagnol, ce curé, il était venu le curé avec les morts cette nuit pour les prières du ciel et sa croix en or le gênait beaucoup pour voltiger d’un ciel à l’autre. Il s’accrochait avec sa croix dans les nuages, aux plus sales et aux plus jaunes et à mesure j’en reconnaissais encore bien d’autres des disparus, toujours d’autres… Tellement nombreux qu’on a honte vraiment, d’avoir pas eu le temps de les regarder pendant qu’ils vivaient là à côté de vous, des années…

On n’a jamais assez de temps c’est vrai, rien que pour penser à soi-même.

Enfin tous ces salauds-là, ils étaient devenus des anges sans que je m’en soye aperçu ! Il y en avait à présent des pleins nuages d’anges et des extravagants et des pas convenables, partout. Au-dessus de la ville en vadrouille ! J’ai recherché Molly parmi eux c’était le moment, ma gentille, ma seule amie, mais elle n’était pas venue avec eux… Elle devait avoir un petit ciel rien que pour elle, près du Bon Dieu, tellement qu’elle avait toujours été gentille Molly… Ça m’a fait plaisir de pas la retrouver avec ces voyous-là, parce que c’étaient bien les voyous des morts ceux-là, des coquins, rien que la racaille et la clique de fantômes qu’on avait rassemblés ce soir au-dessus de la ville. Surtout du cimetière d’à côté qu’il en venait et il en venait encore et des pas distingués. Un petit cimetière pourtant, des communards même, tout saignants qui ouvraient grande la bouche comme pour gueuler encore et qui ne pouvaient plus… Ils attendaient les communards, avec les autres, ils attendaient La Pérouse, celui des Iles, qui les commandait tous cette nuit-là pour le rassemblement… Il n’en finissait pas La Pérouse de s’apprêter, à cause de sa jambe en bois qui s’ajustait de travers… et qu’il avait toujours eu du mal d’abord à la mettre sa jambe en bois et puis aussi à cause de sa grande lorgnette qu’il fallait lui retrouver.

Il ne voulait plus sortir dans les nuages sans l’avoir autour du cou sa lorgnette, une idée, sa fameuse longue vue d’aventures, une vraie rigolade, celle qui vous fait voir les gens et les choses de loin, toujours de plus loin par le petit bout et toujours plus désirables forcément à mesure et malgré qu’on s’en rapproche. Des cosaques enfouis près du Moulin n’arrivaient pas à s’extirper de leurs tombes. Ils faisaient des efforts que c’était effrayant, mais ils avaient essayé bien des fois déjà… Ils retombaient toujours au fond des tombes, ils étaient encore soûls depuis 1820.

Tout de même un coup de pluie les fit jaillir eux aussi, rafraîchis finalement, bien au-dessus de la ville. Ils s’émiettèrent alors dans leur ronde et bariolèrent la nuit de leur turbulence, d’un nuage à l’autre… L’Opéra surtout les attirait, qu’il semblait, son gros brasier d’annonces au milieu, ils en giclaient les revenants pour rebondir à l’autre bout du ciel et tellement agités et si nombreux qu’ils vous en donnaient la berlue. La Pérouse équipé enfin voulut qu’on le grimpe d’aplomb sur le dernier coup des quatre heures, on le soutint, on le harnacha pile dessus. Installé, enfourché enfin, il gesticule encore tout de même et se démène. Le coup de quatre heures l’ébranle pendant qu’il se boutonne. Derrière La Pérouse, c’est la grande ruée du ciel. Une abominable débâcle, il en arrive tournoyants des fantômes des quatre coins, tous les revenants de toutes les épopées… Ils se poursuivent, ils se défient et se chargent siècles contre siècles. Le Nord demeure alourdi longtemps par leur abominable mêlée. L’horizon se dégage en bleuâtre et le jour enfin monte par un grand trou qu’ils ont fait en crevant la nuit pour s’enfuir.

Après ça pour les retrouver, ça devient tout à fait difficile. Il faut savoir sortir du Temps.

C’est du côté de l’Angleterre qu’on les retrouve quand on y arrive, mais le brouillard est de ce côté-là tout le temps si dense, si compact que c’est comme des vraies voiles qui montent les unes devant les autres, depuis la Terre jusqu’au plus haut du ciel et pour toujours. Avec l’habitude et de l’attention on peut arriver à les retrouver quand même, mais jamais pendant bien longtemps à cause du vent qui rapproche toujours des nouvelles rafales et des buées du large.

La grande femme qui est là, qui garde l’Ile c’est la dernière. Sa tête est bien plus haute encore que les buées les plus hautes. Il n’existe plus qu’elle de vivante un peu dans l’Ile. Ses cheveux rouges au-dessus de tout, dorent encore un peu les nuages, c’est tout ce qui reste du soleil.

Elle essaye de se faire du thé qu’on explique.

Il faut bien qu’elle essaye puisqu’elle est là pour l’éternité. Elle n’en finira jamais de le faire bouillir son thé à cause du brouillard qui est devenu bien trop dense et bien trop pénétrant. De la coque d’un bateau qu’elle se sert pour théière, le plus beau, le plus grand des bateaux, le dernier qu’elle a pu trouver dans Southampton, elle s’en fait chauffer du thé, par vagues et encore des vagues… Elle remue… Elle tourne le tout avec une rame qui est énorme… Ça l’occupe.

Elle regarde rien d’autre, sérieuse pour toujours qu’elle est et penchée.

La ronde est passée tout à fait au-dessus d’elle mais elle a même pas bougé, elle a l’habitude qu’ils viennent tous les fantômes du continent se perdre par ici… C’est fini.

Elle tripote, ça lui suffit, le feu qu’est sous la cendre, entre deux forêts mortes, avec ses doigts.

Elle essaye de l’animer, tout est à elle à présent, mais son thé il ne bouillira plus jamais.

Il n’y a plus de vie pour les flammes.

Plus de vie au monde pour personne qu’un petit peu pour elle encore et tout est presque fini…

Tania m’a réveillé dans la chambre où nous avions fini par aller nous coucher. Il était dix heures du matin.

Céline, Voyage au bout de la nuit


Un commentaire

  1. Mitjavile dit :

    Intéressants et bien choisis, ces extraits.

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