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Deux tirades de Cyrano de Bergerac (vidéos)

Cyrano de Bergerac est une pièce de théâtre d’Edmond Rostand jouée pour la première fois en 1897. Elle se passe à l’époque de Louis XIII et de son fameux ministre le cardinal de Richelieu. Le personnage principal, bien connu pour son énorme nez (« C’est un pic, c’est un cap, que dis-je : un cap ? C’est une péninsule ! »), est en partie inspiré d’un personnage réel, l’écrivain Savinien Cyrano de Bergerac. Malgré la jeunesse de l’auteur (29 ans) la pièce fit un triomphe et a depuis fait l’objet de nombreuses adaptations au cinéma et à la télévision avec comme interprètes principaux notamment José Ferrer, Daniel Sorano et Gérard Depardieu. Nous présentons ici deux tirades: celle du nez (acte 1, scène IV) et celle des non-mercis (acte 2, scène VIII).

La tirade du nez (acte 1, scène IV)

LE VICOMTE

Personne ?
Attendez ! Je vais lui lancer un de ces traits ! …

Il s’avance vers Cyrano qui l’observe, et se campant devant lui d’un air fat.

Vous…. vous avez un nez… heu… un nez… très grand.

CYRANO, gravement

Très.

LE VICOMTE, riant

Ha !

CYRANO, imperturbable

C’est tout ? …

LE VICOMTE

Mais…

CYRANO

Ah ! non ! c’est un peu court, jeune homme !
On pouvait dire… Oh ! Dieu ! … bien des choses en somme…
En variant le ton, – par exemple, tenez :
Agressif : « Moi, monsieur, si j’avais un tel nez,
Il faudrait sur-le-champ que je me l’amputasse !  »
Amical : « Mais il doit tremper dans votre tasse
Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap !  »
Descriptif : « C’est un roc ! … c’est un pic ! … c’est un cap !
Que dis-je, c’est un cap ? … C’est une péninsule !  »
Curieux : « De quoi sert cette oblongue capsule ?
D’écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ?  »
Gracieux : « Aimez-vous à ce point les oiseaux
Que paternellement vous vous préoccupâtes
De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ?  »
Truculent : « Ça, monsieur, lorsque vous pétunez,
La vapeur du tabac vous sort-elle du nez
Sans qu’un voisin ne crie au feu de cheminée ?  »
Prévenant : « Gardez-vous, votre tête entraînée
Par ce poids, de tomber en avant sur le sol !  »
Tendre : « Faites-lui faire un petit parasol
De peur que sa couleur au soleil ne se fane !  »
Pédant : « L’animal seul, monsieur, qu’Aristophane
Appelle Hippocampéléphantocamélos
Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d’os !  »
Cavalier : « Quoi, l’ami, ce croc est à la mode ?
Pour pendre son chapeau, c’est vraiment très commode !  »
Emphatique : « Aucun vent ne peut, nez magistral,
T’enrhumer tout entier, excepté le mistral !  »
Dramatique : « C’est la Mer Rouge quand il saigne !  »
Admiratif : « Pour un parfumeur, quelle enseigne !  »
Lyrique : « Est-ce une conque, êtes-vous un triton ?  »
Naïf : « Ce monument, quand le visite-t-on ?  »
Respectueux : « Souffrez, monsieur, qu’on vous salue,
C’est là ce qui s’appelle avoir pignon sur rue !  »
Campagnard : « Hé, ardé ! C’est-y un nez ? Nanain !
C’est queuqu’navet géant ou ben queuqu’melon nain !  »
Militaire : « Pointez contre cavalerie !  »
Pratique : « Voulez-vous le mettre en loterie ?
Assurément, monsieur, ce sera le gros lot !  »
Enfin parodiant Pyrame en un sanglot
« Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître
A détruit l’harmonie ! Il en rougit, le traître !  »
– Voilà ce qu’à peu près, mon cher, vous m’auriez dit
Si vous aviez un peu de lettres et d’esprit
Mais d’esprit, ô le plus lamentable des êtres,
Vous n’en eûtes jamais un atome, et de lettres
Vous n’avez que les trois qui forment le mot : sot !
Eussiez-vous eu, d’ailleurs, l’invention qu’il faut
Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries,
me servir toutes ces folles plaisanteries,
Que vous n’en eussiez pas articulé le quart
De la moitié du commencement d’une, car
Je me les sers moi-même, avec assez de verve,
Mais je ne permets pas qu’un autre me les serve.

DE GUICHE, voulant emmener le vicomte pétrifié

Valvert, laissez donc !

LE VICOMTE, suffoqué

Ces grands airs arrogants !
Un hobereau qui… qui… n’a même pas de gants !
Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses !

CYRANO

Moi, c’est moralement que j’ai mes élégances.
Je ne m’attife pas ainsi qu’un freluquet,
Mais je suis plus soigné si je suis moins coquet ;
Je ne sortirais pas avec, par négligence,
Un affront pas très bien lavé, la conscience
Jaune encore de sommeil dans le coin de son œil,
Un honneur chiffonné, des scrupules en deuil.
Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise,
Empanaché d’indépendance et de franchise ;
Ce n’est pas une taille avantageuse, c’est
Mon âme que je cambre ainsi qu’en un corset,
Et tout couvert d’exploits qu’en rubans je m’attache,
Retroussant mon esprit ainsi qu’une moustache,
Je fais, en traversant les groupes et les ronds,
Sonner les vérités comme des éperons.

LE VICOMTE

Mais, monsieur…

CYRANO

Je n’ai pas de gants ? … La belle affaire !
Il m’en restait un seul d’une très vieille paire !
– Lequel m’était d’ailleurs encor fort importun
Je l’ai laissé dans la figure de quelqu’un.

LE VICOMTE

Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule.

CYRANO, ôtant son chapeau et saluant comme si le vicomte venait de se présenter

Ah ? … Et moi, Cyrano-Savinien-Hercule
De Bergerac.
Rires.

Acte I, scène IV. Wikisource

Interprétation de José Ferrer (1950), en Anglais:

Interprétation de Daniel Sorano (1960):

Interprétation de Gérard Depardieu (1990):

La tirade des non-mercis (acte 2, scène VIII)

CYRANO

Et que faudrait-il faire ?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce,
Grimper par ruse au lieu de s’élever par force ?
Non, merci. Dédier, comme tous ils le font,
Des vers aux financiers ? se changer en bouffon
Dans l’espoir vil de voir, aux lèvres d’un ministre,
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d’un crapaud ?
Avoir un ventre usé par la marche ? une peau
Qui plus vite, à l’endroit des genoux, devient sale ?
Exécuter des tours de souplesse dorsale ? …
Non, merci. D’une main flatter la chèvre au cou
Cependant que, de l’autre, on arrose le chou,
Et donneur de séné par désir de rhubarbe,
Avoir un encensoir, toujours, dans quelque barbe ?
Non, merci ! Se pousser de giron en giron,
Devenir un petit grand homme dans un rond,
Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?
Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy
Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci !
S’aller faire nommer pape par les conciles
Que dans les cabarets tiennent des imbéciles ?
Non, merci ! Travailler à se construire un nom
Sur un sonnet, au lieu d’en faire d’autres ? Non,
Merci ! Ne découvrir du talent qu’aux mazettes ?
Être terrorisé par de vagues gazettes,
Et se dire sans cesse : « Oh, pourvu que je sois
Dans les petits papiers du Mercure François ? « …
Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
Préférer faire une visite qu’un poème,
Rédiger des placets, se faire présenter ?
Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais… chanter,
Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre, -ou faire un vers !
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
À tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
N’écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
Et modeste d’ailleurs, se dire : mon petit,
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
Puis, s’il advient d’un peu triompher, par hasard,
Ne pas être obligé d’en rien rendre à César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d’être le lierre parasite,
Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !

Acte 2, scène VIII. Wikisource

Interprétation de José Ferrer (1950), en Anglais:

Interprétation de Daniel Sorano (1960):

Interprétation de Gérard Depardieu (1990)

lien


Un commentaire

  1. blh dit :

    J’ai une autre version de la tirade du Nez… que je ne peux décemment pas déposer ici ;)

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